Puno et le lac Titicaca

Nous quittons Cusco le vendredi 9 juin en début de matinée, avec – pour changer – la compagnie Cruz del Sur. Cette ville nous aura bien plu, malgré la quantité irrationnelle de rabatteurs en tous genre (massages, tours, restaurants) sur la Plaza de Armas. En fait, en ce mois de juin, la place est animée tous les soirs de danses de répétition pour la grande fête de l’Inti Raymi (24 juin), la plus importante de l’année dans toute la région, et l’atmosphère y était vraiment sympathique. Le trajet vers Puno, ville située aux abords du lac Titicaca, dure 6h. Progressivement, nous quittons la vallée sacrée et ses reliefs verdoyants, pour gagner une zone plus aride. Les quelques arbustes et cactus font place à des touffes d’herbes qui nous rappellent la pampa patagonne. Des sommets enneigés font leur apparition: nous sommes à près de 4000m d’altitude, ces pics doivent donc atteindre les 5000m. Puis, tout à coup, les montagnes s’écartent pour former une vaste plaine d’altitude. Nous apercevons des cours d’eau qui ruissellent dans ce paysage désolé, ainsi que quelques lagunes où un petit nombre de flamands roses paraît avoir oublié de migrer vers des terres plus chaudes. Nous traversons la rivière, dans laquelle quelques habitants font leur lessive, pour trouver, de l’autre côté, un agglomérat diffus de maisons qui ne semblent pas terminées: la brique est encore à nu et la ferraille dépasse des structures. Les habitations se multiplient sur le bord de la route, ainsi que les déchets… Nous arrivons à Juliaca, grande agglomération polluée et désordonnée. La route devient chemin de terre en plein milieu d’un boulevard et absolument aucun immeuble n’a été correctement terminé. La traversée de cet ensemble urbain non maîtrisé dure une bonne demi-heure, après laquelle nous nous retrouvons à nouveau au milieu d’une plaine arrosée de cours d’eau sinueux. Nous gravissons une dernière colline, où les premiers arbres depuis longtemps refont leur apparition, avant d’entamer la descente vers les abords du lac Titicaca.

La ville de Puno n’est pas non plus franchement agréable et les immeubles qui y poussent sans restrictions masquent la vue sur le lac. Ce n’est qu’en bas, en sortant de la gare routière, que nous pourrons vraiment admirer cette belle étendue d’eau d’un bleu profond, où se reflète le ciel sans nuages. S’agissant du plus haut lac navigable du monde (3810m), l’air est très frais et le vent glacial! Nous prenons un moto-taxi, semblable ici aux rickshaws indiens, mais avec portes (!), pour nous rendre à notre hôtel qui est un peu excentré. Le trajet nous laisse le temps d’admirer la Costanera (avenue de la côte), bien aménagée, mais aussi de nous rendre compte de la pollution atmosphérique ambiante: ce n’est pas le froid, mais bien la fumée des gaz d’échappement qui nous irrite la gorge! Une fois les bagages posés, il nous reste 2h de jour pour faire un premier repérage de la ville, direction la place principale! Nous ne sommes pas charmés par les grandes rues bordées d’immeubles en construction (c’est apparemment une habitude, dans la région, de ne rien terminer!) et peuplées de véhicules divers, crachotant de la fumée et klaxonnant à tout va. La place centrale non plus ne nous séduit pas, ni d’ailleurs la seule rue touristique de la ville, où se bousculent restaurants et boutiques pour étrangers. Nous terminerons la soirée dans une pizzeria sans prétentions, à quelques rues de là, avant de rentrer, frigorifiés, dans notre chambre d’hôtel trop froide.

Le lendemain matin, nous nous rendons au port dans l’objectif de rejoindre l’une des îles du lac. Nous prenons le temps d’un bon petit déjeuner local, dans une échoppe proche des embarcadères, avant de nous diriger vers les bateaux. Mais il est déjà trop tard (il n’est que 8h30…): les tours sont déjà partis! Nous ne comprenons pas où est le problème, puisque nous ne souhaitons pas un tour, mais simplement un transport qui nous dépose sur l’une des îles. Apparemment, les choses ont changé depuis l’édition de notre guide papier, puisque les locaux nous expliquent qu’il n’est plus possible de profiter des trajets sans réserver un tour complet. Déçus, nous négocions sec pour obtenir, au final, un tour de 2h sur los Uros, les fameuses îles flottantes réalisées à partir de roseau. Le bateau part une fois complet, vers 9h, et un guide prend place à l’avant. Le jeune homme est très professionnel et passe aisément de l’anglais à l’espagnol pour que tout le monde comprenne bien les explications. Le lac Titicaca se situe à la frontière entre le Pérou et la Bolivie et mesure 165km sur 65km environ*. A 3810m d’altitude, c’est le plus haut lac navigable du monde et pourtant nous avons l’impression d’être en bord de mer. Puno et Los Uros sont situées dans une zone considérée par les locaux comme le « petit lac », puisque moins profond et à l’abri des courants les plus forts. L’autre partie du lac atteindrait 200 à 300m de profondeur au maximum et les vagues y sont plus hautes. Cette zone est le berceau de la civilisation Aymara, selon laquelle leur Dieu Viracocha serait sorti des eaux du lac pour créer les civilisations andines. Cette légende est encore aujourd’hui communément admise parmi les populations locales comme l’histoire de la création. Le lac tiendrait son nom de l’aymara « Titi Khar’ka » (Roche du Puma), l’ancien nom de l’Isla del Sol (île du soleil), rattachée aujourd’hui à la Bolivie.

Lors de l’invasion des royaumes précolombiens par les Incas, les Aymaras qui vivaient au bord du lac ont fui sur l’eau, à bord d’embarcations fabriquées à partir du roseau qui pousse sur le lac, le totora. Peuple vivant de la pêche et de la chasse aux volatiles, ils n’ont pas eu de grande difficulté à s’adapter et ont utilisé leur savoir-faire de transformation du totora pour créer les îles flottantes. Après 20 minutes de navigation sur les eaux sombres du lac, nous atteignons une zone de culture: les roseaux poussent naturellement dans ce milieu et il suffit, pour la population, de venir sur place les récolter selon le besoin. Ces végétaux possèdent un réseau de racines qui retient les sédiments et se développe en formant un épais tapis de terre subaquatique. Un large canal a été aménagé pour permettre aux bateaux de naviguer dans ce labyrinthe naturel et nous parvenons à un genre de péage, où toutes les embarcations, chargées de touristes, s’arrêtent à tour de rôle. La population de Los Uros, voyant l’intérêt croissant des étrangers pour ses petites îles, a mis en place un système de gestion communautaire: chaque tour comprend un droit d’entrée qui est mis en commun et servira à l’éducation ou au développement d’infrastructures. Nous pouvons ainsi admirer, en passant, le superbe terrain de sport flottant, tout à côté de la petite école. Le guide nous explique que, toujours dans un souci d’équité, la zone d’habitation a été divisée en deux: la partie Nord et la partie Sud, qui reçoivent les visiteurs un jour sur deux, à tour de rôle. Aujourd’hui, nous prenons la direction de la zone Nord; chaque îlot appartient à une petite communauté, comportant une à trois familles et gérée par un chef élu pour deux ans. Et visiblement Los Uros ne vit aujourd’hui plus que du tourisme communautaire…

Notre bateau suit tous les autres pour arriver dans une grande zone circulaire, entourée d’îles flottantes, où des familles entières, en costume traditionnel, nous font signe pour accoster. De loin, cela ressemble à de petites maisons de poupées en paille, habitées par des marionnettes colorées et nous avons l’impression de traverser un univers de Disneyland… Chaque bateau accoste sur une île et tous les passagers débarquent sous les « kamisaraki » (Bonjour, comment ça va?) des insulaires, en répondant machinalement les mots appris quelques minutes auparavant sur le bateau: « waliku » (bien, merci). Nous avons la désagréable impression d’être parmi un troupeau de moutons venus se promener dans un zoo d’humains, dont les cages seraient ces îlots de roseau. Nous sommes invités à nous asseoir en cercle, puis le guide nous explique comment les zones d’habitation sont fabriquées, tandis que le chef de la communauté illustre ses propos en assemblant une maquette. La présentation s’avère assez intéressante et nous apprend que la technique n’a que peu changé depuis les premiers Aymaras: seule la corde utilisée pour maintenir les éléments entre eux, autrefois en chanvre, a été remplacée par des cordes en nylon, plus solides dans le temps. Les îles flottantes sont basées sur des blocs de racines du totora, découpés en cubes pour être ensuite acheminés à l’endroit voulu et maintenus ensemble à l’aide de cordes et de mâts d’ancrage en bois. Les roseaux sont coupés et déposés à plat sur le sol ainsi formé, en accumulant plusieurs couches dans des directions différentes. La base de chaque îlot fait ainsi plus d’un mètre d’épaisseur; pour éviter la dérive, une dizaine de pierres sont arrimées aux mâts d’ancrage et envoyées dans le fond. Le sol étant très humide, il doit être régulièrement renouvelé pour éviter la pourriture. Les habitations sont fabriquées à partir de bois, pour la structure, et de bottes de roseau séché. Placées en surélévation sur un amas de roseaux, elles sont complètement mobiles. La cuisine se fait à l’extérieur, sur une large pierre pour éviter les incendies (qui arrivent encore régulièrement, malheureusement, le totora sec étant très facilement inflammable).

Une fois la maquette assemblée, nous avons maintenant une bonne idée du mode de vie, très rustique, des habitants de ces îles. Le soleil brille, mais l’air est très frais et pourtant ils marchent pieds-nus sur le sol mouvant. Les femmes et les enfants passent leur journée sur la petite centaine de mètres carrés qui constitue leur lieu de vie, tandis que les hommes partent pêcher et chasser. Il y a bien de la truite d’élevage dans le lac, mais elle est en général réservée aux touristes. Les locaux mangent plutôt de petits poissons, qu’ils font frire et dépiautent à la main tant les arêtes sont nombreuses, ainsi que de la viande séchée de volatiles, tirés à la chasse. La vue d’une caille ouverte, salée et séchée n’est pas très appétissante pour nous autres européens… Nous avons bien du mal à imaginer les conditions de vie en période de pluie, de novembre à mars et surtout, nous réalisons que ces traditions vont se perdre petit à petit, la jeune génération aspirant à plus de confort. D’ailleurs, la fin de la présentation nous rappelle que nous sommes là pour faire marcher l’économie et nous sommes invités à visiter les maisons, puis à acheter l’artisanat traditionnel. Les femmes ne cessent de tricoter – lorsqu’elles ne préparent pas le repas – et leur production est très jolie, mais nous avons un peu de mal avec ces méthodes de vente. Cela dit, notre conscience est un peu soulagée en constatant que l’argent récolté grâce à l’artisanat, ainsi qu’au « tour sur le bateau traditionnel à têtes de puma » va directement à la communauté. En montant au sommet de la tour de guet, servant à communiquer entre chaque île, nous constatons que le même numéro se répète à la ronde. Cela bénéficie probablement à tous et permettra aux générations futures de sortir de ce mode de vie; il n’y a d’ailleurs pas de jeunes présents lors de notre visite, seulement des enfants et leur mère. Nous imaginons que ce qui est aujourd’hui une immersion un peu mercantile dans la vie des insulaires sera, dans quelques années, une mise en scène totale à l’aide d’acteurs.

Une petite partie du groupe part en balade sur une embarcation traditionnelle, remodelée pour accueillir plus de monde. N’étant pas en grande forme (nous avons le mal du roseau – le sol est tout de même mouvant!), nous sautons cette étape et remontons à bord du bateau, qui nous emmène vers une plus grande île. Celle-ci est conçue pour supporter quelques restaurants et proposer plus de services aux groupes de visiteurs. Un élevage de truites, en plein centre, alimente directement les cuisines qui se mettront en route vers midi. Nous profitons de l’occasion pour faire tamponner nos passeports d’un joli souvenir du lac, puis, une fois le groupe au complet, reprenons nos places à bord. La sortie touristique est terminée et il est temps de revenir à la réalité. L’aspect « visite au zoo » de ce tour nous a vraiment déçus, mais nous avons tout de même appris beaucoup sur les îles flottantes et leurs habitants. Il n’est pas encore midi lorsque nous débarquons à Puno, aussi nous décidons de remonter vers la Plaza de Armas pour déjeuner. Sous un soleil radieux, la place est plus agréable, mais nous ne trouvons pas notre bonheur parmi les restaurants touristiques. Nous redescendons au port, en passant par un marché de rue très animé, où nous découvrons des variétés de pommes de terre jamais vues auparavant – n’oublions pas que le Pérou est le pays d’origine de cette tubercule! C’est la seule partie de la ville, avec le bord de lac, que nous aurons vraiment apprécié. Nous trouvons un petit restaurant local, près du marché artisanal: uniquement fréquenté par des Péruviens, il doit être bon! Effectivement, le ceviche de truite est excellent et nous passerons l’après-midi à digérer notre déjeuner copieux, en observant les oiseaux sur les lagunes qui bordent la côte. Une fois le soleil caché derrière les reliefs, la température chute vite et nous rentrons avant d’attraper froid. Nous planifions notre sortie du lendemain, pour éviter d’être à nouveau piégés sans autre choix qu’un tour, en espérant qu’elle sera moins décevante que cette virée à Los Uros.

*Vues ces dimensions, nous nous sommes demandés pourquoi le lac Titicaca ne serait pas une mer. Contrairement à ce que l’on croit, la différence entre un lac et une mer ne tient pas dans leur salinité (il y a des lacs salés), mais, à priori, plus dans leur durabilité. En géologie, cette notion est relative (sur plusieurs millions d’années) et la distinction entre lacs et mers reste dans les faits assez floue! Pour en savoir plus, c’est par ici!

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